Le retour du politique
Ainsi que le disait Carl Schmitt dans son ouvrage La notion du politique (1927) :
« La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c'est la discrimination de l'ami et de l'ennemi. »
Le politique n'est donc pas un secteur de la vie sociale mais un degré d'association et de dissociation. N'importe quel antagonisme – religieux, économique, ethnique – devient politique dès lors qu'il atteint une intensité suffisante pour dresser des groupes humains les uns contre les autres de façon existentielle. L'ennemi n'est pas le méchant ni le concurrent : c'est l'hostis romain, l'ennemi public, non l'inimicus, l'ennemi privé. L'ennemi est l'autre, l'étranger avec lequel le conflit est existentiellement possible. Il n'est pas nécessairement haïssable – il est simplement celui face à qui se joue la question de l'existence collective.
Sous cet éclairage, la division courante de l'espace politique en trois grands blocs – extrême gauche, centre et extrême droite – nous semble trompeuse, car elle masque le processus réellement à l'œuvre en France : le retour du politique. Nous proposons une division plus structurante : celle entre partis politiques et partis apolitiques.
Les partis apolitiques occupent le pouvoir depuis des décennies. Ils se caractérisent par leur refus de la distinction substantielle qui fonde le politique : la rapport ami / ennemi. Profondément marqués par l'idéologie libérale triomphante des années 1990, ils sont portés par une même téléologie : celle selon laquelle le triomphe de l'ordre mondial démocratique, libéral et normatif devait rendre impossible l'expression de toute hostilité, de toute conflictualité, de toute divergence d'intérêt en dehors de l'espace régulé du libre marché, quels que soient les acteurs concernés – États, entreprises ou individus. Les partis apolitiques refusent donc catégoriquement l'expression de toute forme d'hostilité et, partant, nient le politique lui-même. Leurs sympathisants sont stupéfaits de voir le retour du politique et considèrent qu'il n'est que le produit de l'agitation des masses peu éduquées et facilement séduites par les discours populistes de politiciens tantôt décrits comme perfides et habiles, tantôt comme haineux et bornés. Les partis apolitiques débattent principalement des questions économiques ; leur diversité ne tient qu'aux réponses qu'ils tentent d'y apporter. Les électeurs accordent ainsi leur suffrage à celui qu'ils considèrent comme le « meilleur gestionnaire », c'est-à-dire l'homme politique jugé le plus capable et fiable pour assurer la pérennité de la situation économique.
Les partis politiques, plus rares mais en pleine ascension, se caractérisent par leur recours quasi-explicite à la distinction ami / ennemi. Très affaiblis en Occident au cours de la seconde moitié du XXème siècle, ils font progressivement leur retour en mobilisant principalement des thèmes sociétaux (immigration, identité, sécurité, progressisme). Leur identité, leur substance, tient avant tout aux positions qu'ils adoptent sur ces thèmes – le plus important et le plus récurrent étant la place occupée par les populations arabo-musulmanes dans la société. Leurs discours sur les thèmes sociaux (chômage, salaires, inégalités…) sont moins élaborés et leurs propositions en la matière ne visent pas tant l'applicabilité que leur pouvoir de séduction auprès de l'électorat.
Les partis politiques gagnent du terrain, élection après élection, au détriment des partis apolitiques. Pour cause : le sujet qui les définit principalement, à savoir la place qu'ils souhaitent attribuer aux populations arabo-musulmanes en France, occupe un espace croissant dans l'espace médiatique, sous différents avatars : immigration, insécurité, laïcité, conflit israélo-palestinien, ou, plus récemment, les chaines de restauration rapide spécialisées dans les plats à base de poulets.
La situation est telle que les personnalités issus des partis apolitiques sont désormais le plus souvent invitées dans les médias que pour commenter ce que les représentants des partis politiques font, proposent, pensent ou déclarent. Les uns font de la politique, les autres ont été, peu à peu, relégués au rang de chroniqueur, de commentateur de plateau. Dépassés, il n'est plus en leur pouvoir de générer l'actualité ni de choisir les sujets autour desquels s'organisent les débats.
Explicitement, les partis politiques sont, à droite, le RN, Reconquête et l'UDR : leur ami est le Français enraciné, leur ennemi est l'individu d'origine étrangère non-assimilé. A gauche, on ne trouve que LFI : son amitié va à la frange de la population identifiée comme discriminée (LGBT, les pauvres et, surtout, les descendants de l'immigration), ses ennemis sont le raciste et le conservateur, amalgamés sous la dénomination commune de « fasciste ». Tous les autres partis relèvent d'une logique apolitique.
Comment cela se fait-il ? Comment sont-ils devenus apolitiques ? L'ont-ils toujours été ?
Pour le comprendre, il faut se pencher sur les origines de la transition du centre d'intérêt politique des questions sociales (redistribution, chômage, retraite, ascension sociale…) vers les questions sociétales (genre, euthanasie et avortement, immigration…). Nous identifions deux évènements qui ont marqué cette transition, deux évènements indiquant la défaite du discours économique de gauche face au libéralisme.
1. Mai 68 et le libéralisme libertaire
Quelle image gardons-nous de Mai 68 ? Celle des sept millions de grévistes qui obtiennent une augmentation du SMIG de 35% ? La création de la section syndicale d'entreprise ? Les engagement sur la réduction du temps de travail ? Serait-ce donc les ouvriers qui auraient gagné lors de Mai 68 ? Non, certes non. Nous n'avons retenu que Dany le rouge, sous les pavés la plage, il est interdit d'interdire, la libération sexuelle, la drogue, l'insoumission aux parents – ce que le Général appelait la chienlit.
Bien que ce moment soit généralement célébré à gauche comme une révolution des mœurs, un soulèvement de la jeunesse contre l'ordre moral et bourgeois, le philosophe marxiste Michel Clouscard en propose une lecture radicalement différente, et selon nous bien plus pertinente pour comprendre la signification politique de cet évènement. Pour Clouscard, mai 68 n'est pas une révolte contre le capitalisme : c'en est le parachèvement. En libérant les individus des contraintes morales traditionnelles – famille, autorité, religion – les soixante-huitards ont en réalité produit le consommateur dont le capitalisme tardif avait besoin : autonome, hédoniste, affranchi de toute appartenance collective. C'est ce que Clouscard nomme le libéralisme libertaire : la conjonction, en apparence paradoxale, de la liberté économique et de la liberté des mœurs – les deux se nourrissant en réalité mutuellement.
D'une manière contrintuitive, nous pensons que, sur le long terme, Mai 68 a été plus néfaste que bénéfique à la lutte des classes, car il marque une première relégation du socialisme au second plan du combat politique, derrière les revendications sociétales progressistes et libérales. Ce premier moment est donc un tournant sociétal.
2. Le tournant de 1983 – De la lutte des classes à la lutte des races
Le second temps, décisif, intervient au début des années 1980. François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981 avec un programme de rupture économique : nationalisations, relance keynésienne, réduction du temps de travail. L'expérience tourne court en moins de deux ans. Face aux contraintes du marché et à la pression des partenaires européens, le gouvernement opère en 1983 le « tournant de la rigueur » : abandon de la gauche économique, alignement sur le libéralisme, désinflation compétitive. C'est une capitulation idéologique majeure.
Pour compenser cette désertion sur le front social, Mitterrand va chercher une nouvelle source de légitimité à gauche. Il la trouve sur le terrain sociétal. C'est le moment où émergent les grandes ligues antiracistes – SOS Racisme, LICRA renforcée –, où le slogan Touche pas à mon pote envahit les plateaux de télévision, où le procès Papon vient inscrire les violences à l'encontre des populations immigrés dans la lignée de la mémoire du régime de Vichy. La gauche se reconstruit non plus comme défenseur du prolétaire, mais comme défenseur de l'opprimé – et cet opprimé, désormais, a un visage : celui de l'immigré, et plus précisément de l'immigré arabo-musulman.
Au même instant, François Mitterrand favorise délibérément la visibilité médiatique du Front national, pour assouvir deux objectifs. D'abord, imposer la question de l'immigration au cœur du débat public, terrain sur lequel la droite classique est en difficulté et se déchire. Ensuite, ériger la gauche en rempart moral contre la « vague brune », en défenseur des valeurs républicaines face à l'extrême droite. Le FN devient ainsi l'ennemi commode qui permet à la gauche de se refonder sans rien concéder sur le plan économique.
C'est là que s'opère, en France, le basculement que nous décrivons dans cet article : la lutte des classes cède la place à la lutte des races. Le sujet sociétal devient progressivement racial.
Par conséquent, il nous semble que les partis, à gauche, PCF, PS et, à droite, le RPR étaient des partis politiques jusqu'en 1983 : ils s'opposaient clairement les uns aux autres. L'ami du RPR était le bourgeois, ses ennemis le communiste et le socialiste. L'ami du PS et du PCF était l'ouvrier, son ennemi était le bourgeois. A partir de 1983, la gauche cesse d'exister car elle cède sur tous les points de son programme économique, qui constituait son identité. Elle ira même bien plus loin que tous les autres gouvernements de droite dans la libéralisation au cours des années 1980, notamment sous l'égide de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne. La gauche n'étant plus, la droite n'a plus d'adversaire ; elle se dissout à son tour.
A partir de cette date, quel que soit le parti au pouvoir, les grandes lignes de la politique restent similaires : il s'agit, comme nous le disions plus haut, d'être le « meilleur gestionnaire ». Cet état de fait ne passe d'ailleurs pas inaperçu auprès de la population, chez laquelle grandit le sentiment que les élections ne changent pas fondamentalement la manière dont le pays est gouverné.
Depuis 1983 jusqu'à aujourd'hui (mai 2026), le même bloc idéologique est au pouvoir : l'UMPS – le président Macron n'en étant qu'une manifestation supplémentaire et radicalisée, son concept du « en même temps » en étant une périphrase si peu voilée qu'elle en est presque insultante. Avec la fin de la guerre froide, cet apolitisme libéral règne sans partage dans les années 1990 – décennie durant laquelle E. Macron fait ses études, pétri de cette idéologie qu'il considère être un simple pragmatisme de bon sens – avant de rencontrer ses premiers obstacles le 11 septembre 2001 et lors des élections présidentielles de 2002.
Conclusion. La politique, jadis dictée par les questions sociales - jusqu'à la défaite du socialisme des décennies 1980 et 1990, au cours desquelles l'espace public se dépolitise rapidement –, est aujourd'hui dictée par les questions sociétales, au premier rang desquelles se trouve la question de la migration arabo-musulmane.
Nous tirons de cette transition des conclusions évidentes quant à la transformation de l'électorat de gauche – conclusions auxquelles les derniers caciques du PS n'ont pourtant toujours pas abouti.
- Si ce qu'il reste d'ouvriers s'est largement détourné de la gauche, c'est pour une raison claire : cet électorat populaire est favorable à la redistribution - il est de gauche économique - mais est beaucoup moins progressiste et ouvert à l'immigration que ne le sont les cadres et les travailleurs des professions intellectuelles – l'électorat populaire est donc plutôt à droite concernant les questions sociétales. Par conséquent, il accorde facilement son vote au Rassemblement national, dont il est plus proche sur tous les plans – le RN étant plutôt perçu à gauche économiquement.
- La gauche française a aujourd'hui un électorat de jeunes diplômés urbains, de fonctionnaires, de précaires métropolitains et de « minorités visibles », tous progressistes, tous ouverts à l'immigration.
Pour finir, au-delà de la tripartition souvent désignée – extrême gauche, centre, extrême droite – nous proposons une opposition entre partis politiques (récents) et apolitiques (héritiers des années 1990), plus révélatrice des dynamiques électorales. A mesure que nous entrons dans une nouvelle ère politique, c'est-à-dire dans une ère à la conflictualité exacerbée, les partis apolitiques sont appelés à s'effacer progressivement – à moins qu'ils ne se repolitisent, mais cela serait synonyme de l'abandon de leur identité actuelle. Ils pourront bien se lamenter – ils le font déjà très bien –, mais il faudrait, dans leur malheur, qu'ils gardent à l'esprit que ce sont leurs échecs passés, leurs compromissions et leur absence totale de recul qui nourrissent leur faillite actuelle. Au milieu des ruines, ils ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes.
Graphique 1 — La lecture habituellement proposée
La boussole économique / sociétal fait apparaître une tripartition gauche / centre / droite.
Graphique 2 — Notre lecture
Positionner les partis sur l'axe identité sociale / identité sociétale révèle l'opposition entre partis politiques et partis apolitiques.